Aller au contenu

Il est une foi… la femme : fin?

« Il est une foi… la femme », c’est le thème que notre consistoire a travaillé cette année. Et au bout d’une année, le thème est loin d’être épuisé ! « La femme »… peut-être d’ailleurs aurions-nous dû intituler le thème plutôt «Il est une foi… les femmes », car il n’y a pas qu’une seule femme et il n’y a pas non plus qu’une seule façon d’être femme. Dans la bible ou parmi les croyantes qui nous ont précédés, il n’y a pas de « modèle » unique de femme. Et aujourd’hui non plus…

©freepik.com

Les femmes donc : jeune ou vieille, célibataire ou mariée, femme au foyer ou « active » comme on dit (comme si les femmes au foyer étaient inactives !), cadre sup ou femme de ménage, hétérosexuelle ou lesbienne, riche ou pauvre, « victime de la mode » pour reprendre les mots d’une chanson de MC Solaar ou indifférente à l’apparence, mère par choix ou mère par accident, avec ou sans enfant… Toutes femmes, toutes différentes, avec pourtant un point commun : toutes, un jour, ont été, sont ou seront confrontées au sexisme ; toutes, un jour, ont été, sont ou seront jugées (négativement évidement), insultées, humiliées, pire harcelées, battues, violées ou tuées parce que femmes. En France, au cours de sa vie, une femme sur 5 est victime de violences sexistes, une femme sur 10 est violée. Ces 5 dernières années en France, en moyenne, 130 femmes sont mortes chaque année tuées par leur conjoint ou ex-conjoint, soit une femme tous les deux ou trois jours.

En tant que femme et pasteure, je ne vais pas me plaindre. J’ai eu de la chance : ma mère et l’une de mes grands-mères m’ont donné les armes pour faire face (« Ne laisse jamais personne te dire que tu n’as pas le droit ou les capacités parce que tu es une femme »). Et dans ma vie professionnelle, je ne peux pas dire que je sois confrontée au sexisme tous les jours, mais cela m’est arrivé, plus d’une fois… Des paroissiens et quelques collègues (peu nombreux) m’ont reproché mes congés maternité (« ça affaiblit l’Église »). On m’a souvent demandé comment j’arrivais à être pasteure et mère de trois enfants, question qu’on ne pose pas à mes collègues hommes, alors que leurs enfants ont aussi besoin d’un père. Au détour d’une conversation, j’ai appris que pour l’un·e ou l’autre de mes paroissien·ne·s, je n’étais pas un « vrai pasteur ». C’est d’autant plus douloureux quand cette remarque vient de personnes qui ont reconnu mes qualités et compétences professionnelles qui, pourtant, ne suffisent pas à faire de moi un « vrai pasteur ».

Il ne faut pas le nier, la situation des femmes, en France et dans les pays occidentaux, s’est améliorée ces dernières décennies, mais à tâches et qualifications égales, les femmes sont toujours en moyenne moins payées que les hommes (il y a une prime au pénis ?), les femmes effectuent 70% des tâches ménagères et parentales (pourtant on n’a encore identifié aucun gène du ménage !), les hommes restent largement majoritaires dans tous les lieux de pouvoir politique et économique. Les mouvements « Mee too » et « Balance ton porc » ont bien montré qu’on est encore très loin de l’égalité : ils ont été critiqués pour ne pas respecter la présomption d’innocence, mais lorsqu’on sait que la plupart des victimes n’osent pas porter plainte (peur des représailles, de ne pas être crue, honte…), lorsqu’on sait que la majorité des plaintes n’aboutissent pas (par exemple : près de 80% des plaintes pour viol sont classées sans suite), les femmes avaient-elles un autre choix pour se faire entendre ?

Sûrement, on ne sort pas facilement de millénaires d’une société patriarcale, d’une société construite sur l’idée qu’hommes et femmes seraient « naturellement » différents et complémentaires : aux hommes, la force, l’autorité, la fiabilité, le pouvoir, le domaine public ; aux femmes, le ménage, la cuisine, les enfants, le soin, l’empathie, la maison, avec en arrière-plan une hiérarchisation des genres qui ne dit pas son nom, car, dans cette idéologie, le genre masculin et le genre féminin ne sont pas mis sur un pied d’égalité. Le masculin est présenté comme meilleur que le féminin et occupe une position dominante : pour preuve, pour insulter un homme on le traite de « femmelette », pour souligner le courage d’une femme on dit qu’elle « en a ».

Cette idéologie se traduit concrètement dans les violences sexuelles et sexistes, dans le harcèlement sexuel, dans les féminicides (meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme), dans les violences conjugales, mais aussi dans les inégalités de salaire ou d’accès aux carrières, dans l’éducation. Et on pourrait sûrement allonger encore cette liste… car en fait, les femmes en sont victimes, mais les hommes aussi : personne, homme ou femme, ne correspond à 100% à ces stéréotypes. Mais si on les accepte, ils nous conditionnent, nous interdisent certaines choses, bref ils enferment, étouffent, empêchent de se construire librement, en tant que personne unique. Notre sexe ne devrait être qu’un élément parmi beaucoup d’autres de notre identité, pas un critère décisif et normatif.

Il nous appartient d’en prendre conscience, individuellement mais aussi collectivement, afin de déconstruire ce qui n’a rien de « naturel » et qui n’est en fait qu’un ensemble de constructions humaines : il nous faut les déconstruire pour construire une société plus juste où garçons et filles, hommes et femmes pourront construire leur identité de façon libre et non-déterminée par les conventions sociales. Et c’est possible ! Le modèle patriarcal (forme d’organisation sociale dans laquelle l’homme exerce le pouvoir dans le domaine politique, économique, religieux, ou détient le rôle dominant au sein de la famille, par rapport à la femme) est certes dominant dans le monde, mais ce n’est pas un modèle unique. Il existe des sociétés qualifiées de matriarcales. Contrairement à ce que le terme indique, il ne s’agit pas de sociétés où les femmes détiendraient les pouvoirs politiques, économiques et religieux. Il s’agit de sociétés égalitaires où hommes et femmes, mais aussi jeunes et vieux sont respectés, où les décisions sont prises en groupe et à l’unanimité, où l’économie n’est pas fondée sur l’accumulation, mais au contraire sur le partage et l’entraide dans un lien étroit et respectueux avec la nature (voir les travaux de Heide Goettner-Abendroth présentés ici par exemple).

Lorsque Marthe a demandé à Jésus de renvoyer sa sœur Marie aux tâches domestiques (ce qu’on attendait d’une femme à l’époque et probablement pas qu’à l’époque d’ailleurs !), Jésus l’a invitée au contraire à venir s’assoir et l’écouter, comme seuls les hommes en avaient le droit en ce temps-là. Lorsque le Christ nous regarde, je suis convaincue qu’il ne voit pas un homme ou une femme, il voit une personne. Et si nous essayions de porter le même regard sur nos sœurs et nos frères ?

Claire de Lattre-Duchet