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Lutte, blessures et bénédictions

Au cours de la nuit, Jacob se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes et ses onze enfants. Il leur fit traverser le gué du Yabboq avec tout ce qu’il possédait. Il resta seul, et quelqu’un lutta avec lui jusqu’à l’aurore. Quand l’adversaire vit qu’il ne pouvait pas vaincre Jacob dans cette lutte, il le frappa à l’articulation de la hanche, et celle-ci se déboîta. Il dit alors: «Laisse-moi partir, car voici l’aurore.» – «Je ne te laisserai pas partir si tu ne me bénis pas», répliqua Jacob. L’autre demanda: «Comment t’appelles-tu?» – «Jacob», répondit-il. L’autre reprit: «On ne t’appellera plus Jacob mais Israël, car tu as lutté contre Dieu et contre des hommes, et tu as été le plus fort.» Jacob demanda: «Dis-moi donc quel est ton nom.» – «Pourquoi me demandes-tu mon nom?» répondit-il. Là même, il fit ses adieux à Jacob. Celui-ci déclara: «J’ai vu Dieu face à face et je suis encore en vie.» C’est pourquoi il nomma cet endroit Penouel – ce qui veut dire “Face de Dieu”. Quand le soleil se leva, Jacob passa le gué de Penouel. Il boitait à cause de sa hanche. (…) Jacob vit Ésaü qui arrivait avec quatre cents hommes. Il répartit les enfants entre Léa, Rachel et les deux servantes. Il plaça en tête les deux servantes avec leurs enfants, puis derrière eux Léa et ses enfants, enfin Rachel et Joseph. Lui-même s’avança le premier. Il s’inclina sept fois jusqu’à terre avant d’arriver près de son frère. Alors Ésaü courut à sa rencontre, se jeta à son cou et l’embrassa. Ils se mirent tous deux à pleurer.

Genèse 32, 23 à 33/4 (Ze Bible)

Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes en pleine lutte contre le COVD19 : certains, malades, luttent pour leur vie, d’autres, soignants, luttent pour sauver celle des autres, d’autres encore « luttent » en respectant le confinement et les « mesures barrières », … Cette lutte m’a fait penser au combat de Jacob contre un adversaire, un peu mystérieux et dont Jacob pense qu’il s’agit d’un envoyé de Dieu. A travers cet envoyé, c’est comme si Jacob luttait contre Dieu.

En faisant ce parallèle, je ne veux certainement pas dire que le COVID19 serait envoyé par Dieu : je crois en un Dieu de bonté et d’amour, pas en un Dieu cruel qui s’amuserait à nous faire souffrir. Jacob lutte contre un envoyé de Dieu, nous luttons contre un virus. Ce n’est pas la même chose. Mais il y a des points communs : pas dans ce contre quoi on lutte, mais sur ce qui en sort.

Lorsque la lutte de Jacob est terminée, il en garde trois marques : une blessure, une bénédiction et un autre nom.

La première marque est une blessure. La hanche de Jacob a été déboitée, il restera boiteux, son corps gardera trace d’une lutte. On n’efface pas la lutte, on n’oublie pas la souffrance. Je pense qu’il en ira de même pour notre lutte contre le COVID19 : nous en sortirons, mais nous en sortirons blessés, peinés par la mort de tous ceux qui nous auront quittés, meurtris par ce qui aura été vécu de difficile (la difficulté du confinement, la peur pour sa propre vie et la vie des êtres chers, …). Nous aussi, nous serons un peu boiteux et on ne peut pas minimiser ces blessures, mais ces blessures ne sont ni toute l’histoire, ni la fin de l’histoire…

La deuxième marque, est une bénédiction. Bénir, c’est dire du bien, placer quelqu’un sous le signe d’une parole qui rend heureux, qui ouvre un avenir, libère, porte… Pour Jacob, la bénédiction, c’est probablement de retrouver son frère Esaü : Jacob traverse le gué et de l’autre côté, Esaü s’avance. Les deux frères vont s’embrasser, pleurer, car ils se retrouvent après les luttes et une longue séparation.

Pour nous, j’en sûre aussi, il y a (et il y aura encore) des bénédictions : les masques pour soignants fabriqués au presbytère de Breuschwickersheim, les repas livrés gratuitement par des restaurateurs aux acteurs de la santé, l’inventivité des enseignants pour scolariser leurs élèves à distance, le dévouement des soignants, l’engagement des chercheurs, un nouveau regard porté sur les caissières ou les éboueurs, la prise de conscience des effets pervers de la mondialisation et de l’urgence à « relocaliser » ce qui nous est indispensable, de nouvelles solidarités et tant de générosité !

La dernière marque qui reste à Jacob, c’est son changement de nom, il devient Israël : c’est très symbolique, cela signifie que sa vie et sa lutte transforment son nom, c’est-à-dire en fait son identité. Il est devenu celui qui lutte contre Dieu et contre les hommes. Il n’est pas le même avant et après.

Peut-être qu’il en ira de même pour nous : à un niveau personnel et à niveau collectif.

Au niveau personnel, cette épidémie est le rappel fort de la fragilité de notre vie : l’être humain a tendance à l’oublier, à croire qu’il peut tout maitriser ou presque, à se croire tout-puissant. Mais il ne l’est pas. Il est fragile, faillible et mortel. En prendre conscience, peut nous questionner sur nos priorités, peut amener à changer de regard sur la vie, sur ce qui est essentiel et sur ce qui ne l’est pas et peut donc nous inciter à nous recentrer sur ce qui est vraiment important, sur ce qui est vraiment essentiel.

Au niveau collectif, cette crise révèle les faiblesses et les limites notre système socio-économique, un système essentiellement basé sur l’argent et le profit, même, malheureusement, en matière d’alimentation et de santé, et ce, en dépit de l’humain et de la planète. Les mécanismes qui ont posé problème au cours de cette crise sont les mêmes qui, jour après jour, broient l’humain et détruisent la planète : par exemple, produire là-bas ce dont on a besoin ici afin de faire plus de profit, en exploitant là-bas des travailleurs sous-payés et en transportant la production sur des milliers de kilomètres. Seulement voilà… quand on tousse en Chine, on manque de masques et de certains médicaments en France ; quand les transports ralentissent, les pâtes produites à l’autre bout de l’Europe manquent dans les supermarchés (mais pas les marques locales !)… Ce qui n’a jamais manqué, c’est ce qui est produit localement. Alors, cette crise peut nous amener à changer : pas de nom, mais de regard, de modes de fonctionnement, de façon de consommer en tissant maille après maille de nouvelles solidarités.

Lorsque le jour se lève et que Jacob traverse le gué, il n’est plus le même et son attitude vis-à-vis de son frère change également : sa lutte, sa blessure et la bénédiction l’ont changé, c’est ce que dit son nouveau nom, et il va pouvoir repartir sur de nouvelles bases dans sa relation avec son frère, une relation plus apaisée.

Que ferons-nous de notre lutte contre le COVID19 ? Déjà des voix s’élèvent pour réfléchir à un « après » différent : n’oublions pas les bénédictions reçues, cultivons-les, encourageons-les, développons-les pour que le monde d’après ne ressemble plus au monde d’avant.